À Talant, la maison d'édition associative Les Doigts Qui Rêvent a réuni 23 seniors autour d'une question simple : c'est quoi le bonheur pour vous ?
En cinq séances, ces hommes et ces femmes ont créé ensemble un album tactile unique. Et révélé, presque à leur insu, que leur bonheur porte un nom : le lien avec les autres.

L’isolement social des personnes âgées ne se résume pas à une absence de contacts : il se niche aussi dans la perte d’expression, dans le sentiment de ne plus avoir rien à créer ni à transmettre. C’est précisément à cette réalité que s’est attaquée l’association Les Doigts Qui Rêvent, maison d’édition spécialisée dans les livres tactiles, ouvrages dont les illustrations sont réalisées en collage de matières et dont le texte est imprimé en braille et en gros caractères, destinés à la jeunesse et accessibles aux enfants déficients visuels.
En portant son expertise multisensorielle vers un public de seniors, et avec le soutien de Kalivi dans le cadre de l’appel à projets Porteurs de Liens, l’association a imaginé un dispositif aussi original que touchant : inviter des aînés à dialoguer sur le bonheur, à créer leurs propres illustrations tactiles, et à devenir, le temps d’un projet, auteurs et artistes.
En partenariat avec deux associations locales, le centre social La Turbine à Talant et La Récré, un groupe de 23 seniors s’est retrouvé sur cinq séances pour explorer ensemble la question du bonheur sous un angle inédit.
Le principe : chaque participant était invité à exprimer, en mots et en matières, ce qui fait son bonheur au quotidien. Les séances d’écriture ont pris la forme de dialogues intimes, guidés par des bénévoles de l’association, avant de s’ouvrir au groupe. Les ateliers d’illustration tactile ont ensuite permis à chacun de donner corps à son texte, en assemblant mousses, suédines, papiers et matières diverses pour créer une image que l’on ressent autant qu’on la regarde.
L’exercice n’a pas été simple pour tout le monde, certains participants n’étaient pas confiants dans leurs capacités manuelles ou créatives. Pourtant, tous ont joué le jeu, sont sortis de leur zone de confort, et se sont découvert des talents insoupçonnés.

Les dialogues recueillis lors des séances d’écriture offrent une plongée saisissante dans l’intimité des participants. Jacky, non-voyant de naissance, confie que son bonheur, « c’est d’être ouvert aux gens. Aujourd’hui tout est informatique, c’est l’IA qui va te parler, ça me désole un peu. Moi, je suis du côté humain. » Fatiha, elle, parle des lundis de « La Récré » comme d’une lumière dans sa semaine : « Quand je repars, je suis contente. Ça ensoleille ma journée ! »
Ces confessions, portées sans filtre, témoignent de la force du dispositif : en parlant de bonheur, les seniors ont révélé ce qui leur manquait, mais aussi ce à quoi ils tenaient profondément.
C’est Marion Nicolle, chargée de mission chez Kalivi, qui a formulé ce que les textes disaient sans le dire : « Sur 23 productions, 17 évoquent le lien social, la famille, les amis, les rencontres, le voisin qui dit bonjour. Pourtant, le thème de l’album n’était pas le lien social, mais le bonheur. Ce glissement spontané dit beaucoup : pour une large majorité de ces seniors, être heureux, c’est d’abord ne pas être seul. »
Le résultat final prend la forme d’un album au format d’un accordéon : d’un côté, le texte de chaque participant ; de l’autre, l’illustration tactile qu’il a conçue de ses propres mains. Chaque page est à la fois une œuvre et un témoignage.
La restitution du projet, le 30 mars 2026 à Talant, a rassemblé 37 personnes, une salle composée en grande majorité des participants eux-mêmes, et de quelques curieux conquis par l’événement. Les textes ont été lus à voix haute, par ceux qui le souhaitaient. Zahia a pleuré en lisant le sien. D’autres participants sont venus la réconforter. Ces larmes, dans une salle silencieuse, résument mieux que tout discours ce que le projet a accompli.
Les seniors évoquent unanimement une fierté d’avoir créé cet album eux-mêmes, sentiment rare et précieux pour des personnes qui, de leurs propres mots, se perçoivent souvent comme passives ou invisibles.



L’impact du projet ne s’arrête pas à la dernière séance. Plusieurs participants ont choisi de prolonger l’aventure :
Brigitte, qui déclarait lors des séances que son bonheur serait « de ne plus passer son temps à l’hôpital », a offert un cadeau à chacun des intervenants du projet à l’issue des ateliers : un geste spontané, chargé d’une gratitude que les mots seuls ne suffisaient plus à exprimer.
Nicole, pour sa part, a déclaré en fin de parcours « avoir été heureuse de rencontrer et tisser des liens avec d’autres personnes en étant plongée dans l’univers des livres tactiles ». Elle ne connaissait pas Les Doigts Qui Rêvent avant le projet. Elle les connaît, désormais, de l’intérieur.
En soutenant le projet « Lire, toucher et rêver ensemble » dans le cadre de l’appel à projets Porteurs de Liens, Kalivi a permis à une maison d’édition engagée de franchir un pas décisif vers un public de seniors.
Ce projet illustre une approche originale de la lutte contre l’isolement par la création partagée, l’expression personnelle et la rencontre. Il démontre qu’une structure culturelle, dès lors qu’elle est soutenue et accompagnée, peut devenir un acteur à part entière de la cohésion sociale et transformer un livre tactile en mémoire vivante de seniors qui avaient des choses à nous dire.