Au foyer Trépillot de Besançon, des anciens travailleurs immigrés (les « chibanis ») ont accepté de confier leurs histoires à une conteuse et une illustratrice.
Soutenus par Kalivi dans le cadre de l’appel à projets Porteurs de Liens, ces huit hommes discrets ont laissé une trace lumineuse : une exposition désormais itinérante, portée par la voix de jeunes du quartier.
Le foyer Trépillot, géré par Adoma à Besançon, abrite des hommes âgés aux trajectoires discrètes : anciens travailleurs immigrés venus des décennies de croissance des Trente Glorieuses, dont un ancien tirailleur sénégalais. Ces résidents, que l’on nomme parfois « chibanis », vieillissent dans un lieu en pleine réhabilitation. Travaux, déplacements, incertitudes : le foyer traverse une phase de transformation qui peut fragiliser des hommes déjà éloignés des dispositifs de soutien classiques.
Ce public est, par essence, difficile à toucher. Masculin, peu mobilisé par les actions de prévention, souvent peu à l’aise avec la langue française, marqué par des codes culturels et une pudeur profonde, il reste largement invisible des radars de l’action sociale. C’est précisément pour lui, et avec lui, qu’Adoma a conçu le projet « Histoires, Rencontres et Musiques de Vie », soutenu par Kalivi et la Commission des financeurs du Département du Doubs.
Le projet ne s’est pas construit en un jour. Avant même de recueillir la moindre parole, il a fallu créer les conditions d’une rencontre véritable. L’équipe a commencé par des temps conviviaux, café, jeux de société, pour tisser, patiemment, un espace de confiance. « Le début a été compliqué, comme on pouvait s’y attendre : isolement, tabous, pudeur, parfois même des différences culturelles fortes », témoigne Sylvie Petit, responsable du service ingénierie chez Kalivi, qui s’est rendue sur place avec Marion Nicolle, chargée de projet en prévention sociale. « Sans ces étapes progressives, rien n’aurait été possible. »
C’est Caroline Lefebvre, conteuse professionnelle de l’association Place aux histoires, qui a guidé les ateliers de récits de vie. Et Marie Nortier, illustratrice, qui a traduit en images ce que les mots ne pouvaient pas toujours dire seuls. Ensemble, elles ont su s’adapter avec justesse et bienveillance à un public pour lequel l’expression orale en français n’était pas toujours évidente, et pour lequel se raconter relevait d’un acte inhabituel, presque risqué.






Financé une première fois par Kalivi en 2024 autour de l’écriture, le projet a évolué lors de son renouvellement : le médium artistique par illustration s’est révélé bien plus adapté à ce public. Les récits ont été mis en images par Marie Nortier.
Dans un second temps, les jeunes de la Maison de quartier de Montrapon : Ayoub, Maya, Nawal, Somaya, Wassim et Aboubacar, qui ont souhaité prêter leurs voix à ces histoires d’anciens, écoutables via QR codes disposés dans l’exposition.7
La parole aux jeunes – écoutez sur Soundcloud
Cette dimension intergénérationnelle a transformé le projet. En portant la parole des aînés, les jeunes du quartier ont tissé un lien inattendu avec des hommes qu’ils ne connaissaient pas. « L’ampleur prise par le résultat a fait naître l’idée d’une exposition, puis d’un format itinérant », note Sylvie Petit. « Kalivi a souhaité accompagner cette belle évolution. »
L’exposition a été baptisée Les Vaillants, un mot soufflé par l’un des participants lui-même. Huit histoires, huit portraits, huit vies entre deux pays, rendus visibles pour la première fois.
Le vernissage, organisé à la Maison de quartier de Montrapon à Besançon, a rassemblé de nombreux partenaires et visiteurs. La découverte de l’exposition a ému jusqu’aux équipes de Kalivi : « Des paillettes plein les yeux ! »*, confie Sylvie Petit. « Les dessins sont hyper représentatifs et poétiques à la fois. Et les textes tellement touchants, prenant vie par la voix des adolescents. »
Au-delà des huit portraits exposés, le projet Les Vaillants a eu des effets concrets et durables. Il a contribué à maintenir le lien social entre résidents durant une période de travaux particulièrement déstabilisante. Il a ouvert le foyer sur l’extérieur, en créant une passerelle inédite avec les jeunes et les habitants du quartier de Montrapon. Et il a redonné à ces hommes discrets une reconnaissance publique qu’ils n’avaient jamais connue.
« Certes, c’est un « petit » projet qui touche peu de seniors, mais le résultat est tellement formidable que cela vaut le coup de s’impliquer pour eux », reconnaît Sylvie Petit. « La transmission est un levier régulier contre l’isolement. Pour des publics où la langue est un frein, le média artistique fait des merveilles. »
L’exposition Les Vaillants est aujourd’hui itinérante et voyage au gré des demandes. Elle emporte avec elle, dans chaque nouvelle salle où elle s’installe, la dignité retrouvée de huit hommes qui ont osé se raconter. Elle a été accueillie tout le mois d’avril 2026 dans les locaux de la DDETS 25. Elle sera ensuite à la Citadelle de Besançon de mai 2026 jusqu’au 31 août 2026 au musée Comtois dans le cadre de l’exposition « Migrations contés ».
En soutenant le projet Les Vaillants dans le cadre de l’appel à projets Porteurs de Liens, Kalivi a choisi de s’engager pour un public que peu d’actions de prévention parviennent à atteindre. Ce soutien, renouvelé sur deux années, a permis au projet de murir, d’évoluer et de prendre une ampleur inattendue.
Ce projet illustre une conviction portée par Kalivi : lutter contre l’isolement, c’est aller chercher ceux qui ne viennent pas, qu’on ne voit pas, et leur donner les moyens de raconter qui ils sont.